Conception du nouveau questionnaire alimentaire : décryptage
Contexte
D’après l’organisation mondiale de la santé, adopter un mode de vie sain, caractérisé par une alimentation équilibrée et une activité physique régulière, est un facteur déterminant pour vivre en bonne santé[1]. L’effet protecteur du régime méditerranéen sur le risque d'obésité et de maladies chroniques comme les maladies cardiovasculaires, l'hypertension, le diabète de type 2 et certains cancers a largement été démontré dans la littérature scientifique.
Parmi les outils d’évaluation des apports alimentaires, le questionnaire de fréquence alimentaire est régulièrement utilisé en épidémiologie.
Néanmoins, en 2014, les études de cohorte E3N-Générations, CKD-REIN, i-Share, Elfe et Psy-COH partagent ce constat : les questionnaires de fréquence alimentaire déjà existants ne sont pas aptes à évaluer rapidement et avec précision le régime alimentaire dans des sous-groupes de la population française. Les questionnaires considérés comportaient des limites : ils étaient développés dans un contexte spécifique de prévention d’une pathologie, ils étaient axés sur des nutriments en particulier, ou ils ne prenaient pas en compte la variabilité saisonnière…
Les études de cohorte décident alors de se regrouper pour concevoir un nouveau questionnaire de fréquence alimentaire. L’objectif est de créer un outil de recueil alimentaire plus court, adapté au régime français, afin d’harmoniser le recueil des données alimentaires sur le plan national et de pouvoir évaluer l'alimentation dans des sous-groupes : adultes, personnes âgées, adolescents, étudiants, patients souffrants d’une pathologie en particulier. Ce questionnaire est également conçu dans l’objectif de réduire le temps de réponse des participants et d’être adaptable au format numérique.
Conception du nouveau questionnaire alimentaire
La conception et la validation de ce nouveau questionnaire alimentaire ont été réalisées dans le cadre de la thèse[2] d’Aurélie Affret, menée au sein de l’équipe Exposome et hérédité et soutenue en 2017.
Le nouveau questionnaire de fréquence alimentaire se focalise sur l’année écoulée. Il est construit en deux parties.
La première partie est fixe. Elle s’intéresse à la fréquence de consommation de 40 groupes d’aliments (légumes, pâtes, poissons, produits laitiers…), avec des photos de portions pour aider à estimer les quantités. La liste des groupes d’aliments a été élaborée sur la base des questionnaires alimentaires nationaux existants et les données de la deuxième étude de l’Anses sur les apports alimentaires individuels des adultes français (INCA 2). Tous les groupes alimentaires contribuant à minimum 5 % de l’apport moyen en énergie, en macronutriments, en vitamines ou en minéraux de la population française sont présents.
La deuxième partie du questionnaire est modulable. Selon les objectifs et la population visés par l’étude qui utilise le questionnaire, cette partie complémentaire peut, par exemple, poser des questions supplémentaires sur les aliments (provenance, modes de cuisson, conservation…), sur le contexte des repas (seul ou en compagnie, avec écran ou non, assis ou debout…) ou sur des nutriments spécifiques d'intérêt.
Les données nutritionnelles sont ensuite estimées en croisant les réponses au questionnaire avec une table de composition nutritionnelle spécifique à ce questionnaire, obtenue à partir des valeurs nutritionnelles des aliments de la base Ciqual, produite par l’Anses. Cette base Ciqual précise pour chaque aliment, de la pomme au cassoulet en passant par la biscotte, la teneur moyenne en protéines, lipides, glucides, ainsi qu’en nutriments divers, vitamines ou minéraux.
Une fois conçu, pour s’assurer que ce nouveau questionnaire de fréquence alimentaire soit une bonne méthode pour l’évaluation de l’alimentation, il faut vérifier qu’il est valide et reproductible.
Validité et reproductibilité
Étude de validité : le questionnaire mesure-t-il correctement l’alimentation ?
Un questionnaire alimentaire valide estime de manière fiable les apports alimentaires réels sur la période d'observation déterminée. Il doit refléter ce que la personne aurait consommé si elle n’avait pas été questionnée à ce sujet.
La méthode de référence utilisée pour évaluer la validité consiste à faire des rappels de 24 heures répartis sur un an. Le rappel de 24 heures est un entretien téléphonique pendant lequel l’enquêteur demande au participant de se remémorer tous les aliments et boissons consommés pendant les 24 heures précédentes. Pour tenir compte de la variation des habitudes alimentaires selon le jour (semaine ou week-end) et des saisons, tous les jours et toutes les saisons ont été couverts par les rappels. Un album photos avec des portions d’aliments avait été envoyé aux participants, afin de les aider à évaluer les quantités consommées.
Étude de reproductibilité : le même questionnaire donne-t-il les mêmes résultats ?
Un questionnaire alimentaire reproductible donne des résultats comparables lorsqu'il est posé au même échantillon de personnes, dans les mêmes conditions.
La méthode de référence pour évaluer la reproductibilité consiste à vérifier la stabilité du questionnaire dans le temps : un même individu obtient-il des résultats similaires en remplissant le même questionnaire à deux moments différents ? Un intervalle volontairement long d’une année a été choisi pour éviter que les participants ne se rappellent leurs réponses précédentes et pour capter l’alimentation sur une nouvelle année complète, sans chevauchement de périodes entre les deux questionnaires.
Validation du questionnaire au format papier
La version papier de ce questionnaire a été testée dans la cohorte CKD-Rein, une population de patients atteints de maladie rénale chronique.
Pour l’étude de reproductibilité, 201 patients ont rempli deux fois le questionnaire à un an d’intervalle : en juin 2014 puis en juin 2015. Les chercheurs ont comparé les réponses entre les deux questionnaires : environ 75 % des patients étaient classés dans la même catégorie, que ce soit pour la consommation d’aliments ou pour l’apport en nutriments. La reproductibilité du questionnaire a donc été jugée acceptable.
Pour l’étude de validité, parmi ces patients, 127 ont répondu à six rappels de 24 heures entre juin 2014 et juin 2015. Les apports alimentaires annuels estimés par les réponses au questionnaire de 2015 ont été comparés à ceux issus des rappels téléphoniques. 68 % des participants étaient classés dans la même catégorie de consommation de groupes d’aliments, ou dans la catégorie voisine. 65 % des participants étaient classés dans la même catégorie d’apports en nutriments, ou dans la catégorie voisine. La validité du questionnaire a donc été jugée acceptable.
Validation du questionnaire alimentaire au format web
Une version en ligne du questionnaire a été développée ; ce web-questionnaire a aussi fait l’objet d’une étude de validation. En 2016, une invitation nationale a été lancée par l’Inserm sur ses réseaux sociaux. 441 adultes se sont portés volontaires. Il leur était demandé de remplir à deux reprises le web-questionnaire : en février-avril 2016 puis en février-avril 2017. Parmi eux, 319 participants ont complété le questionnaire une fois, et 229, deux fois. Après exclusion des participants ayant sous- ou sur- rapporté l'apport énergétique dans l'un des questionnaires, 223 participants ont été inclus dans l'étude de reproductibilité. Parmi eux, les 92 participants ayant répondu au moins à trois (sur six) rappels de 24 heures ont été inclus dans l'étude de validité.
Pour l’étude de reproductibilité, les chercheurs ont comparé les données obtenues dans chacun des deux web-questionnaires remplis à un an d’intervalle. Une légère diminution de l’apport alimentaire et nutritionnel a été observée entre les deux questionnaires, phénomène couramment rapporté, s’expliquant en partie par un effet d’apprentissage des répondants. Enfin, 80 % des participants étaient classés dans la même catégorie de consommation d’aliments, et 79 % dans la même catégorie d’apport en nutriments. L’étude a donc montré une reproductibilité acceptable pour la plupart des aliments et des nutriments.
Pour l’étude de validité du web-questionnaire, les chercheurs ont comparé les réponses du deuxième questionnaire à celles collectées lors des rappels de 24 heures. Pour les groupes d’aliments, 32 groupes sur 40 présentaient une bonne corrélation, et 73 % des participants étaient classés dans la même catégorie de consommation d’aliments, ou dans la catégorie voisine. Pour les nutriments, 26 nutriments sur 34 présentaient une bonne corrélation, et 66 % des participants étaient classés dans la même catégorie d’apport en nutriments, ou dans la catégorie voisine. L’étude a donc montré une validité acceptable : le web-questionnaire permet de classer correctement les individus selon leur niveau de consommation d’aliments, de nutriments et de groupes d’aliments.
À l’issue de ces études de validation, une correction a toutefois été apportée au questionnaire : il a été décidé de regrouper les produits céréaliers, qu’ils soient blancs ou complets, ensemble. Le questionnaire ainsi corrigé comporte 38 groupes d’aliments. En effet, lorsque les produits céréaliers (pain et féculents type pâtes, riz, semoule) étaient séparés en blancs versus complets, la plupart des participants répondaient soit à l’un, soit à l’autre ou alors dupliquaient systématiquement leurs premières déclarations. Pour que les données recueillies reflètent mieux la réalité, il a été convenu de questionner sur la consommation globale de pain ou de féculents céréaliers, puis de demander la part de céréales blanches versus complètes à l’aide d’un tableau de gradation de consommation.
Conclusion
Le nouveau questionnaire de fréquence alimentaire, qu’il soit au format papier ou web, s’est avéré être un outil fiable et stable dans le temps, ce qui est essentiel pour les études épidémiologiques qui suivent les participants pendant plusieurs années. Il permet de caractériser correctement l’alimentation des individus et leurs apports nutritionnels. Ce nouveau questionnaire de fréquence alimentaire peut désormais être utilisé par chacune des études de cohorte à l’origine de sa conception, et même plus largement.
En avril 2026, c’est ce questionnaire alimentaire que nous proposons à tous les volontaires de la cohorte E3N-Générations.
Pour en savoir plus :
Télécharger les articles scientifiques :
Affret A, Wagner S, El Fatouhi D, Dow C, Correia E, et al. Validity and reproducibility of a short food frequency questionnaire among patients with chronic kidney disease. BMC Nephrol. 2017 Sep 15;18(1):297.
Affret A, El Fatouhi D, Dow C, Correia E, Boutron-Ruault MC, Fagherazzi G. Relative Validity and Reproducibility of a New 44-Item Diet and Food Frequency Questionnaire Among Adults: Online Assessment. J Med Internet Res. 2018 Jul 5;20(7):e227.
[1] WHO I Healthy diet : https://www.who.int/health-topics/healthy-diet#tab=tab_1
[2] Affret A. Évaluation de l’alimentation en épidémiologie et étude de l’évolution de l’alimentation selon l’environnement socio-économique et la survenue de cancer. Thèse de doctorat en en santé publique – épidémiologie, 2017.




